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samedi 6 juin 2009 à 4H46

À la recherche du modèle (d'affaires) perdu

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Nul ne détient encore de véritable solution à la crise que vivent les médias imprimés. Ceux qui le prétendent sont soit des fumistes... ou de futurs millionnaires en puissance. C'est ce qu'affirment quatre intervenants du milieu des médias qui partagent leurs pistes de solutions... sans toutefois prétendre à LA vérité.

Ce texte a été originalement publié dans l'édition de juin du magazine le Trente

*****

Les médias imprimés traversent une grave crise et tous s'entendent sur les causes de cette rupture : gestion déficiente, crise économique, effondrement du marché publicitaire, remise en question du modèle d'affaires, perte de crédibilité des journalistes et évidemment, l'effet Internet. Les quatre spécialistes des médias que le Trente a interviewé, soit Jean-François Dumas d'Influence Communications, Jeff Mignon, consultant média, Hubert Lalande, professeur en communications à l'Université d'Ottawa et Guillaume Narvic (1), journaliste-blogueur européen et observateur des médias, s'entendent tous sur les causes de cette rupture que vivent à la fois l'industrie des quotidiens imprimés et le journalisme. Mais, à court terme, aucun ne voit se dégager de modèle viable.

Selon Guillaume Narvic, « Le défi est de trouver une façon de financer sur Internet de grosses rédactions de journalistes produisant de l'information généraliste de qualité, du type de ce que font les journaux papier quotidiens. Au point qu'il faut se demander aujourd'hui si l'idée même d'un transfert de ces rédactions telles quelles sur le net est bien réaliste économiquement. »

D'ajouter le blogueur Narvic, « il ne semble pas possible de "recréer" sur le net le modèle économique complexe mis en place pour les journaux : marché à double versant (vente de l'information aux lecteurs, formant une audience fidélisée, puis revente de cette audience aux publicitaires), subvention de l'information chère à produire (reportage) par l'information moins coûteuse, les deux vendues dans un "paquet" unique. »

Bref, comme l'affirmait récemment le spécialiste des nouvelles technologies Clay Shirky (2), il est probable que le modèle des salles de rédaction actuel ne soit tout simplement pas compatible avec la production (rentable) d'information en ligne.

Pour Jeff Mignon, le temps est venu d'expérimenter « Il faut laisser en finir avec ce discours sur la mort des médias. Les médias sont conscients des défis qui les attendent. Il faut maintenant les aider à expérimenter. Le plus dur reste à faire. »

Imprimés : disparaître ou pas?

Nul ne peut nier qu'à terme, le papier soit appelé à disparaître, que ce soit pour des considérations économiques, environnementales ou simplement du fait que la clientèle future privilégiera l'électronique au détriment du papier. Malgré tout, Mignon, Lalande et Dumas croient que le journal imprimé a encore un avenir. Pour combien de temps?« Si j'étais l'éditeur d'un journal, je tenterais encore de garder en vie le plus longtemps possible l'édition papier... en autant que l'opération reste rentable. », dit Jean-François Dumas.

Toutefois, il faudra que les médias cessent de reproduire le papier sur Internet. Jean-François Dumas trace un parallèle entre radio et Internet. « Ce sont deux médias d'alerte. On constate que lorsque surgit une crise, le public se tourne tout naturellement vers la radio et le web. Internet, c'est de l'information instantanée, du consommer/jeter. Pourquoi les quotidiens imprimés ne retourneraient-ils pas aux sources, c'est-à-dire à l'enquête, à l'analyse, aux dossiers de fond, quitte à réduire le nombre de pages (et donc les coûts de production) de leur publication? Laissons au Net cette actualité homogène, mcdonaldisée, et introduisons plutôt une complémentarité entre les deux médias (papier et Internet). »

De son côté, Hubert Lalande s'intéresse à l'expérience que tente le Christian Science Monitor (3). « L'idée du 100 % Web la semaine et du magazine papier le week-end, c'est osé. » Malgré les réticences des journalistes du CS Monitor pour qui le journalisme (et l'imprimé) était une véritable religion, la direction du prestigieux quotidien américain n'avait d'autre choix que d'innover et de convier dorénavant les lecteurs sur la Toile à un rendez-vous quotidien tout en préservant une certaine continuité avec une publication imprimée les week-ends. « Mais c'est à terme, dans la continuité, que nous verrons si la rentabilité est au rendez-vous. »

Nouveau produit ou nouveau business?

La continuité.

Jeff Mignon s'y réfère constamment. « Les quotidiens n'ont d'autre choix que d'expérimenter, soit en adoptant des modèles hybrides imprimé-web, soit en entamant une migration complète et totale vers le web, quitte à se métamorphoser en un « pure player » qui ira au-delà de la production d'informations en harnachant les réseaux sociaux. »

Mais il faudra aussi apprendre à durer. Car, selon Mignon, les éditeurs devront reconnaître et accepter que leur plateforme électronique n'est pas un nouveau produit, mais plutôt un nouveau business. Ceux qui connaissent du succès sur Internet sont ceux qui ont su durer, qui ne se sont pas arrêtés après six mois d'expérimentation. « S'il avait fallu qu'Amazon abandonne après six mois... Il faudra aussi apprendre à accepter l'échec, à savoir qu'un échec peut-être un élément positif dans le cadre d'une stratégie globale. »

Qu'on se le dise, les marges de profits qu'ont connues les quotidiens sont choses du passé. Il faudra s'habituer à des bilans ( ?) plus modestes. De même, la publicité ne sera plus la source principale de revenus. Le lecteur non plus. Pour Jeff Mignon, « les quotidiens devront faire contre mauvaise fortune bon cœur et admettre qu'informer n'est plus une activité rentable. »

Guillaume Narvic va plus loin encore en affirmant que « les journalistes seront amenés à réaliser que la valeur économique de l'information ne se forme pas (et ne s'est jamais formée) au niveau de la production (c'est à dire le leur !), mais au niveau de la distribution. Ce phénomène restait invisible quand les éditeurs de presse et les journaux assuraient production et distribution, mais il devient manifeste sur le net où les deux sont séparés. D'ailleurs, en ligne, les seuls qui font vraiment de l'argent avec l'information, ce sont de purs distributeurs : Google au premier rang ! »

Bref, il faudra penser plus loin que simplement informer sur la Toile. Et pour Mignon et Narvic, ce sont des activités connexes à l'information qui draineront des revenus.
Fondamentalement, il faudra réfléchir sur les besoins des annonceurs, sachant que la notion de rareté d'espace publicitaire vient de voler en éclat avec le numérique. Comment prouver aux annonceurs que la publicité est efficace et qu'elle rejoint le bon public? Là-dessus, une partie de la solution réside dans les bases de données et la collecte d'informations.

À la manière des réseaux sociaux, les entreprises de presse se devront de recueillir de l'information à propos de leur clientèle. La gestion de la relation client (CRM), l'exploration de données (data mining) sont des approche que les quotidiens devraient obligatoirement mettre en pratique selon Jeff Mignon car « sachant que la publicité bascule d'un mode informatif à un mode transactionnel, les quotidiens devront intégrer des outils de mesure puissants et les utiliser correctement. Google a compris cela depuis le tout début. Et ce sont ces données qui intéressent les annonceurs Ils veulent avoir un retour sur leur investissement (4). Les quotidiens devront prouver aux annonceurs que leur publicité est efficace et qu'elle rejoint le public cible. »

Les quotidiens devront donc s'intéresser aux annonceurs et leur poser des questions afin de s'adapter à leurs besoins. Et dans ce monde de la publicité qui lui aussi, vit une rupture, il faudra se poser la question : les agences sont-elles toujours un intermédiaire crédible ou faudra t-il que les médias parlent directement aux annonceurs?

Mais que veut-on dire par activités connexes à l'information? À cette question, Guillaume Narvic pointe en direction du Figaro : « Il y a bien la stratégie tentée actuellement par Le Figaro, qui rachète des sites de petites annonces, de commerce en ligne et de service, fortement générateurs d'audience et qui sont rentables, pour essayer de fédérer l'ensemble en profitant de synergies (sur la publicité et par des renvois d'audience entre sites...). Cette stratégie de diversification hors du « métier de base » de l'information est peut-être économiquement viable, bien que cela reste à démontrer. Mais elle pose tout de même de sérieux problèmes déontologiques : la place des journalistes et de l'information, les relations entre l'information, la publicité et le commerce. Il n'est pas dit que Le Figaro ne dévalue pas sérieusement la crédibilité de sa marque en s'engageant dans cette voie. »

Cette stratégie de diversification, des réseaux comme Glammedia ou BRANCHEZ-VOUS! l'ont adopté et poussé à son maximum en étant à la fois média, agrégateur de sites divers et régie publicitaire. Deux modèles « intelligents », selon Mignon. « Les quotidiens devront aussi apprendre à toucher des communautés, voir à devenir la plate-forme de ces communautés afin de leur offrir de nombreux services connexes en dehors de la traditionnelle fonction d'informer. »

La voie citoyenne

Tout s'entendent pour dire qu'il fait partie de la solution. Hubert Lalande voit très bien les journalistes et les citoyens œuvrer ensemble. « Pourquoi un journaliste ne prendrait-il pas le risque de développer un sujet et d'ouvrir le contenu rédactionnel à sa communauté afin qu'elle puisse l'enrichir? »

D'ailleurs, le concept de « correspondant de presse », nom donné au journaliste citoyen, existe depuis des dizaines d'années dans la presse régionale française. D'expliquer Mignon, « un journal comme Le Dauphinais Libéré compte environ 2500 correspondants, de simples citoyens aux aguets, pour 250 journalistes. Ils sont des témoins privilégiés, ils fournissent de la nouvelle brute que les journalistes traitent et valident avant de la publier (ou la mettre en ligne). D'ailleurs, 70 à 80 % des nouvelles publiées dans le quotidien sont le fait de ces correspondants, rétribués de surcroît. C'est aussi la moyenne quotidienne dans toute la presse locale quotidienne régionale. » Il faut cependant comprendre que la rétribution peut prendre plusieurs formes, soit pécuniaire, soit sous forme d'avantages divers.

Cela dit, qu'ils le veuillent ou non, les médias devront se résoudre à serrer les dents et à affronter les vents contraires de cette période de rupture pendant encore quelques années. Entretemps, plusieurs entreprises de presse auront fait le pari du changement, tandis que d'autres auront tout simplement disparu. Il est en effet fort possible que des quotidiens pourtant bien établis soient remplacés par de nouveaux médias, tandis que ceux qui auront survécu à cette crise en sortiront amoindri. Et comme le disait dans son blogue Jason Potin (5), éditeur de la prestigieuse revue Technology Review, dans un plaidoyer en faveur des médias, « ne croyez pas ceux qui affirment que les médias en tant que «business» sont appelés à disparaître. Les journaux et les magazines ont un bel avenir devant eux. Mais ils n'ont d'autre choix que de profondément changer. »

-30-

Michel Dumais est journaliste chez Branchez-Vous! et animateur de l'émission hebdomadaire Citoyen Numérique diffusée sur les ondes de CIBL-FM.

(1) Guillaume Narvic est le pseudonyme sous lequel écrit le journaliste Guy Bordessoule. On peut consulter son blogue au www.novövision.fr.

(2) Clay Shirky, Newspapers and Thinking the Unthinkable http://www.shirky.com/weblog/2009/03/newspapers-and-thinking-the-unthinkable/

(3) Reportage de l'émission Second regard sur le passage au numérique du Christian Science Monitor. http://www.radio-canada.ca/emissions/second_regard/2008-2009/Reportage.asp?idDoc=78926

(4) Entrevue audio avec Jeff Mignon dans le cadre de l'émission Citoyen Numérique : http://mediabiz.branchez-vous.com/2009/03/podcast_defis_et_enjeux_du_jou.html

(5) Jason Potin, How to save media : http://www.technologyreview.com/blog/pontin/23489/


par Michel Dumais



VOS COMMENTAIRES


Cet article a reçu 1 commentaire


  • img_5
    notme a dit le 11 juin 2009
    Répondre
    Signaler ce commentaire

    y'a un principe en finance et dans plusieurs autres domaines qui va comme suit :

    - Lorsque ton produit fini vaux trop cher VS la demande, vend le en pièces détachées.


    Ce principe est très utilisé dans le domaines des obligations/coupons en finances. Lorsque je change mon ordinateur a tous les 2 ans, je le revend en pièce détachées pour en retirer 2 fois la valeur. Lorsqu'une personne vend une vieille voiture, il est mieux de revendre certaines pièces devenues rare plutôt que de revendre la voiture pour 100$.


    Dans le domaine des médias écrit, je suis persuadé que ce modèle s'applique. Le monde ne veux plus payer 1$ pour un journal qui ne les intéresse qu'à moitié, mais par contre, sont prêt a payer 0,75$ pour la moitié de leur journal. Personellement, je n'ai pas besoin des 30 pages sur les nouvelles artistiques et ma voisine n'a pas besoin des 20 pages de sports.


    En vendant chaque cahiers séparément et en offrant plus de dossiers dans chacun de ces cahier, je suis persuadé que les ventes augmenterais énormément et que chaque journal ferai énormément plus de profit par cahier et aussi en vendant les publicités plus ciblé et donc de plus grandes valeur.


    Mais bon... je fais surement parti des "fumiste" tel que mentionné dans votre article, mais je donne mon opinion.

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